Les rêveries qui blasphèment
Mon menton griffonne des vecteurs dans l’air en mesure, sous les ondes fringantes de l’enceinte Sony. Je tape du pied dans un appartement vide.
Quand, audience solitaire, je m’envahie d’une joie sous les accords imperceptibles d’une Bossa-Nova, j’ai la fleur dans l’âme. Ces solitudes plaquent mes envies à plat, en plein dans ma face.
Des motions incontrôlables prennent mes épaules et mes hanches. Je fais le pantin de foiresans ficelle, et en claquette, je talonne la salsa !
Je dévisage cette espagnole aux gestes doux, je lui installe une chaise, qu’elle s’assoit. J’enfile mon regard d’Elvis charmeur, déviant et qui pétille : une exhibition se déroule sous les néons. Je danse-étoile pour lui plaire, jusqu’au sourire en coin.
Ensuite je m’agace de cette mascarade : mon imaginaire romantique se voue à la déception … Alors j’accepte mes visions délusoires en l’état, comme des figures d’art à entreposer dans mon atelier le temps d’une soirée ; dès l’aube oubliées, incessamment inachevées.
Je peins son corps tout entier, mes yeux naïvement plaqués au mur : ses jambes blanches et rugueuses croisées sous sa main faible, ses phalanges poliment les unes contre les autres. Un jupon noir mat délimite ce que je lorgne, émerveillé, et ce que je fantasme tremblant. Une brillance jaillit de sa chevelure soyeuse, et sa voix est une flûte traversière…
Des frissons cutanés grimpent jusqu’à mes bouts de doigts impuissants, -je voudrais sculpter la femme avec toi, Dieu !
L’autre soir, encore, j’ai modelé Bonita. Deux cascades limpides sont ses jambes bronzées cacao ! Elles chutent d’une hanche sucrée, et s’amusent à faire frémir des chaînettes d’or oriental. Je l’inventais, ses yeux noirs de fée, deux planètes naines en orbite si intouchables…
Sans ces rêveries qui blasphèment l’innocence, comment sentir pressé contre nous l’excitation du secret ? Ne jamais se trahir qu’aux instants de privilèges ! Sinon comment romancer ce texto enflammé ? Toujours marqué « vu »…
24 mars 2025
Comme on s’endort
On frictionne une allumette à son carton, une once de gris s’enfume, un léger grésillement la consume. On donne vie à une mèche, assis comme un soldat. On s’éclaire à la chandelle.
On fixe la cire fondue d’un œil. Un bleu turquoise brûle sans racines, et, pensants, on soulève l’iris au cœur de la flamme couleur paille. Très vite on fuit son intensité.
On feuillette un carnet à sa page blanche, on sacralise le silence. On visse une plume à son bouchon délicatement, on contemple des reflets arc-en-ciel sur son cuivre oxydé. On pense à nos seize ans ; alors le temps dure et s’allonge. On visionne un destin, on ouvre la porte aux idées qui survivent une fois les fioritures sous somnifère.
Un sentiment traverse le corps entier : on se fissure tout à coup à l’intérieur, déboulonné des façades de la journée… L’action est invisible, le visage fermé, et pourtant un grand feu de village s’attise sous la peau.
La mer est calme, sans vagues, on aime la vie. Les paupières se font lourdes, la plume nous pèse : c’est la vesprée des limbes. Rien ne nous importe, sauf ce feu qui chauffe tendrement.
Dans cette grâce on s’endort. En paix.
Avril-Mai 2025
Les pieds sur un sol
Le Amsterdam-Marseille colle à mon front des réalisations indéchiffrables. À engranger les années, la relativité des choses nous frappe.
Assis côté hublot, un saut effrayant nous sépare du « sol » ; et pourtant nos baskets se collent à plat sur une moquette sombre, on s’amuse à l’ascension d’une bulle qui s’éclate à l’air libre ; et pourtant on charrie nos mêmes mots, nos habitudes, nos réconforts : ces petits riens qui nous font.
Je fais la maquette de l’Univers dans le Coca-Cola du gobelet en encoche, alors buvable qu’en gorgées d’horizons, palpable d’une ridicule flopée de ses choses.
Puis-je, comme ce réservoir d’A380, grapiller un peu plus, juste un peu plus de l’Univers…
Tenez par exemple, là-haut, ce bleu céleste qui s’assombrit. Ou prenez l’atmosphère, ce pot à la renverse qui nous cache augustement des rouges, des poussières-papillons, des lunes, des planètes, et du Grand Silence.
Mes yeux volent aux nuages, les années défilent, et s’éclairent des rêves qui font du bien : on pose toujours les pieds sur un sol, un tapis Kabyle, un sable qui fouette, une mine à Sarajevo, une brique, etc.
C’est la playlist d’une vie.
26 mars 2025, dans l’avion
Vingt ans
J’ai survécu vingt ans un opinel sur la gorge, sans aucun étendard à hisser.
Vingt ans scénariste à l’esquisse des planches de ce futur en cavale ;
J’ai angoissé vingt ans, traqué par la Gestapo à l’angle des ruelles ;
Vingt ans à la course-poursuite de l’Autre, ce déserteur qui va et vient.
J’ai oscillé vingt ans à la merci du zéphyr, tordu à la corde d’un gibet ;
Vingt ans sous une pâle coquille d’escargot.
Pendant vingt ans, avec un magnétophone à la place des yeux, j’ai ausculté les pellicules à la loupe, j’ai stocké les bobines magnétiques, le cœur fuyard et honteux.
J’ai plaidé coupable vingt ans sous une Terreur, à la charge de mes crimes si importants… Tous ces bourreaux sont en joug, prêts à peindre les faubourgs de mon sang. Ironiquement, leur cagoule n’est qu’un fruit de ma cervelle en potage.
Oui, au-delà de ces Gamberges à la soupe, je n’incarne qu’un avatar parmi les masses. Qu’une poussière sous l’horloge de grand-père, qu’un lampadaire dans dix mille New York, dans vingt mille Singapour. Qu’est-ce que crime et sainteté ? De belles histoires !
J’ai pointé du doigt vingt ans, plein de malice. J’ai braillé rauquement des plaintes. Mon œil rougissait de haine sous l’insigne aumusse, et j’ai plaqué le marteau aux Indes primates, j’ai inventé des décrets, j’ai scellé des missives impériales. Fourberies !
Les Hommes ont été criminels : les mal polis, les intellos binoclards, les bourgeois en lin, les je-m’en-foutistes qui gloussent en spasmes, et les suiveurs. Mais je suis à la fois procureur et défendeur dans l’affaire, seul comme un grand.
J’ai vingt ans, quand vais-je m’éveiller ?!
Mars-Mai 2025
La course à San Diego
L’aiguille sur l’horloge bat son plein.
Les discussions, les têtes qui sourient pullulent.
Les accolades servent de virgules à nos babilles.
C’est dure à suivre pour ceux qui ne font rien.
Après les cours, le New York times prend le relais,
Puis c’est Instagram, deux-trois snaps,
A la poêle un poulet.
Jamais satisfait de ce train-là on repasse nos envies, nos regrets.
Puis on colle ce mauvais pensement en remplissant nos journées.
Il est 9h, il faut courir, lire, se poser ? Jamais !
Un siècle de vie n’est pas écrit pour chômer.
Mis à quoi bon faire, sortir, parler, bouger, rencontrer ?
Quand on a la sourde oreille au bruissement des palmiers.
La vie de rêve
La vie de rêve se cache dans un ticket à gratter au fond d’une poche.
On l’attend, jamais prêts,
On le froisse, on le plie,
Mais on ne le gratte jamais.
Quand les cœurs d’autrui, ces pierres lourdes, nous envoûtent et nous extraient à nous même,
Les transats s’arrangent en sièges à torture,
L’écorce des palmiers mue en vipers,
Le croissant de Lune s’aiguise,
La place publique harangue « à mort ! »,
Les flaques d’eau enlisent nos pas ;
La solitude démange notre esprit, nous,
Les quémandeurs d’amour, éventrés par nos insécurités,
Ces bonjours qui nous prennent aux tripes.
Tous ces gens hurlent : « Mind your fucking business!”,
On s’attarde à brosser leur poil, par obsession de séduire.
Solitude nous menotte, son quotidien ne suffit jamais.
Non, il faut plutôt mentir aux filles, s’imaginer parfait ;
Ces addictions perverties, ces réconforts en papier-mâché.
La vie de rêve on luit court après
Alors qu’on l’a déjà trouvée.
California Dream
Les palmiers agitent leurs tentacules,
Le coton des nuages glisse dans le bleu,
La piscine limpide scintille :
La vision s’illumine aux rebords
Où bikinis, sourires et gloussements me transportent sur Olympe.
Une main caresse cette chevelure éclatante.
Trois hanches d’almées tanguent,
Pourtant sans tapis rouge !
Quand l’envie de se délasser se lasse,
Le hamac, vide, vacille encore…
L’air des vacances ! Bouée de matelot, nœuds en huit et doigts de pieds s’endorment paisiblement.
L’apogée des courbes s’impose :
Une paire de fesses brune fait sa bronzette, hérisse un joli duvet blond.
Plus inquiétants, les bourrelets des brunes dessinent une échelle
Et l’on voudrait en prendre quelques poignées.
Huit jambes sont timides aux serviettes,
On les devine café latté.
« California dream » veut dire tout ça, et plus encore :
Deux tongues oubliées par indolence.
Un tuyau d’arrosage.
La brise marine !
Mais ça ne me suffit toujours pas…
La chambre de Van Gogh
A voir dans la chambre un plomb, l’atmosphère lourde allège les maux.
A contempler les fauvismes d’une poussière de la lampe de chevet,
Les faisceaux picotent ma peau en braille.
A rêver comme on pose un trop grand sombrero sur sa tête,
Comme on scénarise au chaud sous la couette,
Obsessifs et surmenés,
On doit rappeler à son cœur que, malgré tout,
Le Soleil resurgit fatalement chaque matin.
A prier « Qu’il en soit ainsi ! »,
La chambre se peint par Van Gogh,
Et l’on vibre enfin avec nous-même.
Le gobeur d’huitres et Johnny Joe
Il y a le gobeur d’huîtres bronzant sur un transat, occupé par sa propre peau, son propre goût,le regard fixé sur son assiette. C’est un lourdingue, ignorant la brise légère, les tendresses pas chères ; insensible aux haleines de roses, aux parfums agrumes, aux rancœurs que les mascaras ne peuvent huiler, à toutes ces senteurs qui nous font Homme.
Il y a aussi Johnny Joe, la peau sur l’os. Une corde ombilicale et une peur de dévier d’une via-ferrata le tiennent comme une mère et son fils. Une sangle le porte, au niveau du nombril, pour ne pas tomber du même itinéraire que chacun vit :
-Être bête et collégien, lycéen fougueux, étudiant fêtard, prendre une année sabbatique, se révolter contre Papa-Maman, réussir son curriculum, le célébrer à la pinte, chasser une paie, offrir la bague à une collègue, donner vie, se loger près d’une école, mériter un burn-out,divorcer quand le quotidien tue l’amour, manifester pour sa retraite, la prendre, être grand-père, s’irriter en pension,
Mourir à cent-trois ans dans sa purée de carotte…
Les bouches toutes en chœur soufflent un tel scénario : elles gonflent mes voiles, donnent cecap ; mais sur ma peau font brûlure. Elles s’immiscent dans mes mots fatidiques, ces « oui, oui ! », ces « d’accords ! », ces silences décochés trop vite.
Comment paver son propre chemin, sans faire le gobeur d’huitres ?
Mars-Mai 2025
Balade au canal de Carpentras
Quand les idées me consument dans la ville, je chasse les libellules au canal de carpentras.
Les justes manières de s’habiller, les bons plis, et la chaussette dûment choisie me passent par-dessus !
La carrière de diplomate et les scénarios fantasmagoriques qui pressent à ma tempe un fusil chargé,
S’évaporent sous les bourdons et aboiements du pays champêtre.
La pierre mousseuse chauffe mon dos, tandis que fourmis et brindilles collent mes poils mates.
L’eau rapide hypnotise de ses algues qui semblent dire Adieu à chaque vague.
Les objets passent sous le pont frappé de lumière, les rats sont aux figuiers, des feuilles sont foulées par un gnome.
Aucune question n’oserait surgir : c’est ainsi !
Le canal ruissèle sans douter, l’ombre des bâtisses se penche sans tomber.
C’est à nous tourner au ridicule ! Nous qui vieillissons de soucis pour une sandale trop grande, d’une méconnaissance, ou d’un travail qui met au placard.
AHA ! La pomme gisante à l’herbe sèche se moque, croquée.
Pourquoi m’acharner à tout posséder et tout savoir, alors qu’existent les siècles et les millénaires !
Il est plus doux, comme ce rat des champs, de choisir avec soin la bonne figue à grignoter. Renifler. Sauter d’une branche à l’autre avec entrain,
Parfois rebrousser chemin tranquillement…
