Le train
Un train se peletonne wagon contre wagon, amoché par des rails bossus.
Un son crépite derrière la grille du microphone gloquement, comme si le conducteur préparait une annonce terrible. Le ciel m’espionne par la fenêtre, caché dans un gris sale et mescin.
Mirage…
La frontière vague entre mes rêves et le cuir du siège d’en face s’ouvre et se referme.
Le bus 66
Citadins de l’avant et après millénaire s’agrippent aux rambardes et injurient.
Une mère à la lèvre-ventouse s’exclame avec pomposité : « Ain’t doing it no more ! ».
Les chevelures bistres tanguent doucement aux carrefours, et dans les vitres mirantes j’invente un cinéma.
A l’arrière, place du cancre, retentissent des commentateurs sportifs.
Balade au canal de Carpentras
Quand les idées me consument dans la ville, je chasse les libellules au canal de carpentras.
Les justes manières de s’habiller, les bons plis, et la chaussette dûment choisie me passent par-dessus !
La carrière de diplomate et les scénarios fantasmagoriques qui pressent à ma tempe un fusil chargé,
S’évaporent sous les bourdons et aboiements du pays champêtre.
La pierre mousseuse chauffe mon dos, tandis que fourmis et brindilles collent mes poils mates.
L’eau rapide hypnotise de ses algues qui semblent dire Adieu à chaque vague.
Les objets passent sous le pont frappé de lumière, les rats sont aux figuiers, des feuilles sont foulées par un gnome.
Aucune question n’oserait surgir : c’est ainsi !
Le canal ruissèle sans douter, l’ombre des bâtisses se penche sans tomber.
C’est à nous tourner au ridicule ! Nous qui vieillissons de soucis pour une sandale trop grande, d’une méconnaissance, ou d’un travail qui met au placard.
AHA ! La pomme gisante à l’herbe sèche se moque, croquée.
Pourquoi m’acharner à tout posséder et tout savoir, alors qu’existent les siècles et les millénaires !
Il est plus doux, comme ce rat des champs, de choisir avec soin la bonne figue à grignoter. Renifler. Sauter d’une branche à l’autre avec entrain,
Parfois rebrousser chemin tranquillement…
Les grands concepts
Les grands concepts affichés aux salons des instruis
Sonnent majestueusement dans les bouches ;
Mais ces convolutes idées s’illuminent bien loin de nos pieds.
Les guerres sont abstractions lointaines.
La pauvreté un outil bien pratique pour les complaintes égalitaires.
Le succès, la vie-comme-dans-les-films s’inventent avec panache et délusions.
Les dîners de famille se ponctuent de tirades savantes, de torses bombés :
Ces paroles en l’air nourrissent les feuilles des arbres !
Les hypocrites à l’affut vantent leur solidarité,
Ils érigent avec leurs mots des arcs de triomphe :
« Matez comme mon cœur déborde de mes mains ! (Aimez moi…) ».
Mais ils s’effritent comme un mille-feuille trop beurré.
Pas l’âme à ça
Quand je vois tous ces fonctionnaires,
La vie de calvaire sous cet air…
Conditionné.
J’ai la nausée.
Les yeux rivés sur les points RGB,
Les fous quémandent salaires salés,
Retraites débridées à soixante balais,
Ça fera trente ans de congés payés !
A quoi bon s’acharner si la passion manque,
A quoi bon stresser pour le compte en banque
Si l’argent est un papier qui va et vient.
Facile à dire pour un mec aisé comme moi,
Mais sérieux, tu peux être heureux tant que t’as pas faim,
Que tu dors sous un toit,
Que t’as un peu d’eau fraîche sous la main.
Bref, j’ai pas l’âme à ça,
Non, j’ai pas l’âme à ça.
Pourtant les gratte-ciels m’aguichent,
C’est New York mon gars!
Dans ces bureaux qui s’entassent et s’en fichent,
L’argent c’est du gâteau quoi.
Manhattan West t’y rentres en t’en sors pas ;
La monnaie est une flèche qui ne se retire pas.
Comment vivre au smic et dans une chambre de bonne,
Quand t’as goûté au fric de Manhattan.
Bosser pour des prunes c’est pas pour moi,
Moi ce que je veux c’est des millions, des milliards, du cash !
J’irais en première classe,
J’achèterais les balcons et les penthouse de Central Park,
Il y aura mon jet sur le tarmac.
Puis je me dis qu’au fond, j’ai pas l’âme à ça,
Non, j’ai pas l’âme à ça.
Assis sur la roche à griffonner ce papier,
A fixer les passants qui s’approchent,
J’ai l’âme à quoi ?
Dis-moi carnet, j’ai l’âme à quoi ?
Parfois je sais plus,
J’en perd mes mots,
Ma tête se vide livide, timide… et
Le Monde m’intimide.
La course à San Diego
L’aiguille sur l’horloge bat son plein.
Les discussions, les têtes qui sourient pullulent.
Les accolades servent de virgules à nos babilles.
C’est dure à suivre pour ceux qui ne font rien.
Après les cours, le New York times prend le relais,
Puis c’est Instagram, deux-trois snaps,
A la poêle un poulet.
Jamais satisfait de ce train-là on repasse nos envies, nos regrets.
Puis on colle ce mauvais pensement en remplissant nos journées.
Il est 9h, il faut courir, lire, se poser ? Jamais !
Un siècle de vie n’est pas écrit pour chômer.
Mis à quoi bon faire, sortir, parler, bouger, rencontrer ?
Quand on a la sourde oreille au bruissement des palmiers.
La vie de rêve
La vie de rêve se cache dans un ticket à gratter au fond d’une poche.
On l’attend, jamais prêts,
On le froisse, on le plie,
Mais on ne le gratte jamais.
Quand les cœurs d’autrui, ces pierres lourdes, nous envoûtent et nous extraient à nous même,
Les transats s’arrangent en sièges à torture,
L’écorce des palmiers mue en vipers,
Le croissant de Lune s’aiguise,
La place publique harangue « à mort ! »,
Les flaques d’eau enlisent nos pas ;
La solitude démange notre esprit, nous,
Les quémandeurs d’amour, éventrés par nos insécurités,
Ces bonjours qui nous prennent aux tripes.
Tous ces gens hurlent : « Mind your fucking business!”,
On s’attarde à brosser leur poil, par obsession de séduire.
Solitude nous menotte, son quotidien ne suffit jamais.
Non, il faut plutôt mentir aux filles, s’imaginer parfait ;
Ces addictions perverties, ces réconforts en papier-mâché.
La vie de rêve on luit court après
Alors qu’on l’a déjà trouvée.
Chercher l’ecchymose
Je force la main à ces objets livides, ces envies lascives, ces cris du Vel d’hiv.
Trois filles, jambe à leur cou, prennent fuite à mes avances sans huile ;
Assez pour que je parle, parle, parle…
Là dans ma petite cabine.
Dieu merci existent les ruines, les colibris, les olives, les champs de seigle, les sourires au vent,
Pour que j’oublie les Joséphine.
La dernière page du livre, qu’écrira-t-elle sous le suaire ?
Soulignera-t-elle mes frayeurs qui décantent ?
Ou ces fausses raisons appliquées grassement au fusain noir,
« Pas pour moi. », « J’ai mieux à faire. », « C’est la honte ! »,
Posées à même nos peurs pour les recouvrir.
Ces fosses inexplicables aspirent, jamais n’expirent.
A mes promesses basses :
Il y aura des cicatrices sur mon lit de mort.
California Dream
Les palmiers agitent leurs tentacules,
Le coton des nuages glisse dans le bleu,
La piscine limpide scintille :
La vision s’illumine aux rebords
Où bikinis, sourires et gloussements me transportent sur Olympe.
Une main caresse cette chevelure éclatante.
Trois hanches d’almées tanguent,
Pourtant sans tapis rouge !
Quand l’envie de se délasser se lasse,
Le hamac, vide, vacille encore…
L’air des vacances ! Bouée de matelot, nœuds en huit et doigts de pieds s’endorment paisiblement.
L’apogée des courbes s’impose :
Une paire de fesses brune fait sa bronzette, hérisse un joli duvet blond.
Plus inquiétants, les bourrelets des brunes dessinent une échelle
Et l’on voudrait en prendre quelques poignées.
Huit jambes sont timides aux serviettes,
On les devine café latté.
« California dream » veut dire tout ça, et plus encore :
Deux tongues oubliées par indolence.
Un tuyau d’arrosage.
La brise marine !
Mais ça ne me suffit toujours pas…
La chambre de Van Gogh
A voir dans la chambre un plomb, l’atmosphère lourde allège les maux.
A contempler les fauvismes d’une poussière de la lampe de chevet,
Les faisceaux picotent ma peau en braille.
A rêver comme on pose un trop grand sombrero sur sa tête,
Comme on scénarise au chaud sous la couette,
Obsessifs et surmenés,
On doit rappeler à son cœur que, malgré tout,
Le Soleil resurgit fatalement chaque matin.
A prier « Qu’il en soit ainsi ! »,
La chambre se peint par Van Gogh,
Et l’on vibre enfin avec nous-même.
Sentiment
I.
C’est un intérêt pêché à la ligne au fond du corps,
Un cordelait invisible qui pince,
Un chemin tracé sans notre accord :
Le sentiment nuit-blanche, le sentiment balade, le sentiment cinéma, le sentiment colombe qui passe, mais surtout…
Le sentiment inconnu.
Cet étranger colonise la chair,
Ses missionnaires sont bègues, inarticulés.
Pourquoi cette femme enivre-t-elle mes sens ?
Un pouvoir mystique.
Je suis-je fou de l’avoir,
Pour moi seul, à jamais ;
Je ne la connais qu’à peine…
Effrayé de précipiter ce café,
D’en cueillir un refus impossible,
J’attends sans patience que le temps passe
Pour qu’elle pose son fusil sur ma tempe,
Pour qu’un non éclate ma cervelle et tâche le mur,
Qu’un oui me ronge peau après peau.
Je n’existe plus. Elle est seule dans mon cerveau.
Je ne l’ai vue que trois fois…
Laura vais-je te connaître ?
Laura accepte moi.
Je n’ai que faire des bagatelles et prouesses à la piscine qui impressionnent,
Je n’ai que moi à t’offrir. Je n’impressionne pas. Je suis moi.
Pourtant je voudrais des chirurgies, du botox, et des muscles à la créatine pour toi.
Je voudrais jouer ce rôle jusqu’à ma mort,
Esclave de tes attentes, de ton regard qui me retourne.
Je voudrais ne plus exister.
Mais je dois être, je dois vivre, je dois suer, péter, bailler !
Je dois oublier mes mots avec toi,
S’il te plaît sauve moi,
Mon sort est entre tes doigts.
II.
Attraction impossible !
Se pose-t-elle sur toi, ou sur ce rêve que je me fais,
Ce refus d’être ignoré…
Ce rendez-vous habilement évité sans un non,
Cette porte entre-ouverte grince dans mon esprit.
Mes moyens s’évanouissent, manquent de sucre :
Mes heures, mon calme, ma présence,
Mes ambitions réduites en poussière par ta prestance.
Ta voix assèche la Californie. Tes mots m’abreuvent. Me piquent à l’héroïne.
Je ne t’ai vue que quatre fois…
Mais je t’ai vue cent fois dans les parcs,
Entendue mille fois au loin.
Tu es partout.
Quel démon me suce ?
Quelles idées sourdes clapotent en toi :
Indécision ? Désintérêt ? Peur ? Jeux ?
Au prochain carrefour, tout ébouriffé,
Je quémanderais cette heure avec toi.
III.
Tu m’as filé entre les doigts comme un saumon :
Un mur infranchissable entre toi et moi.
Tu m’ignore comme la fille d’Ipanema,
Moi, ce visage figurant dans ta vie mystérieuse.
J’aspire au tranquille mais
Des scènes tournent en boucle. Je me vois converser, rigoler…
Rien que des pensées… Rien qu’une Terrible solitude.
Pour freiner ce train,
Rien de mieux que d’écouter la clim,
Respirer du nez, clore la bouche, ne penser à rien sauf mes rêves.
Pourquoi suis-je fou de toi ?
Est-ce une affection,
Ou bien cette maladie qui dort dans mon ventre,
Cette peur d’être seul…
IV.
Entrevue derrière le buisson,
Sa chevelure défile au tapis Saint-Laurent,
Si sûrement
Que s’éteignent mes courages et mes ardeurs bien préparées.
Alors nos regards se foulent, mon cerveau en veille :
Je te salue,
Tu passes,
Très vite répond,
Disparaît au portail…
Encore une occasion ratée.
V.
Quoi de mieux ?
Parler tous les soirs aux espagnoles, aux portugaises,
Être élégant.
M’alanguir face à la ville nocturne et la Lune rouge,
Du vin à la main,
Une belle fille dans l’autre.
Alpaguer ceux qui m’impressionnent.
Sortir ma tête blonde à la fenêtre,
Salut c’est moi !
Essais et erreurs sont maîtres.
A quoi bon la honte, le regret, les soucis,
Lève l’ancre, lâche cette plume amigo !