Quand j’aime la Terre
Je tiens sur mes deux pieds, clique sur pause, et dépeint la scène :
Les buildings en béton, en briques,
Leurs angles droits,
Les géométries du logo souverain : « Randstadt »,
Placardé au bloc et ses bureaux.
Des smokings agrémentés de demi-visages randonnent sur leurs échasses.
En guise de cou, un goulot de poule mollasson qui tangue ; entrainé par le poids d’un crâne gonflé, de deux épaules en trop, et d’un dos légèrement vertébré.
Quand j’aime la Terre,
Je voyage sous leurs chaussures bien cirées.
La ville s’aplatit ; les logos des offices bétonnées restent mais s’estompent ;
Le temps passe, je ne cherche plus à la suivre.
Je suis un Homme sur la Terre.
Toutes les histoires que je me raconte,
Qui font de ma pensée un essaim d’abeilles,
S’enfument.
Me traversent comme le nuage du ciel des Caraïbes.
Je m’aventure sous leur peau,
Chaque lundi matin de ma vie au pas d’une porte tournante automatique.
Les mots ne s’invitent plus sur ma plume…
Les gratte-ciels m’impressionnent, les taxis klaxonnent ;
Je m’offre une importance.
Le train quotidien reprend ses droits, et moi cette envergure.
Quand j’aime la Terre,
Son histoire majestueuse
Aux milliards de bouteilles qui ont célébré ses anniversaires,
Je me fais petit.
Mon monde ralentit, et je pousse comme un pied de vigne tranquille.
Les films que je me fais
Mon crayon impuissant – son graphite gris trop sérieux – mes mots infidèles.
Un boulet et une chaîne derrière ma bouche et mon geste.
Comment partager le pain qui lève en moi ?
Ma tête sur une face cachée de la lune,
Comment poser le mot juste ?
La mâchoire serrée je soupire,
Concentré sur ce que je suis.
Mon attention plane,
Sort de ma coque terrestre –
Je l’empoigne d’une main de charpentier.
Je veux accorder ma tonalité, prendre mon tempo ;
Sentir danser ma javanaise dans chaque mot que je prononce,
Avec l’équilibre d’un iceberg.
Tu es là ?
Je toque, sur place, lent : je règle la focale.
Je suis ceinturé au foie,
Prométhée rogné par des corbeaux sur son pique !
Grimaçant devant mon miroir,
Je joue une pièce dramatique sur la scène de l’Opéra Bastille :
« Les râles plaintifs d’une commère italienne ».
Ce théâtre qui comble les salles à craquer,
Où l’on hurle, hue, et jette des tomates,
Il vend tous ses tickets entre les quatre murs de mon crâne !