Un berceau confortable
Il y a un berceau confortable dans mes souffles, dans les battements de mon cœur, dans ces inondations sanguinolentes !
Il y a un berceau confortable dans la simplicité qui surprend lorsque j'oublie de tergiverser ; lorsque, mes cinq sens aux abois, attentif et silencieusement passionné, je miroite les corps… l'homo sapiens-sapiens ! Lorsque cette matière grise débranche le courant.
Il y a un berceau confortable dans la bulle translucide soufflée par mes poumons artisans ; elle me sécurise comme un plexiglass contre des activistes. Quel sevrage ! Parents deviennent aïeux, si lointains.
Il y a un berceau confortable dans l’ermitage patient au milieu de mes jardins secrets. Là où les cochers assouplissent leurs mains et laissent l'étalon fouler tranquillement les steppes mongoles.
Il y a un berceau confortable dans cette solitude que les honnêtes hommes et femmes partagent ; dans les lippes préhistoriques de Yahvé, qui se meuvent sourdement derrière mes amygdales : - « Je suis ce que je suis et ce que je serai ! » (Quant aux commandements : deux lourdes dalles qui auraient pu paver nos pèlerinages, mais qui trop souvent nous ont marché dessus !)
Il y a un berceau confortable dans la loi inscrite sous mon grand pectoral gauche, celle qui ne s'amende pas sous les troupes d'avocats et d'huissiers… mon âme !
Oui, la solitude me berce.
Novembre 2024
A prendre ou à laisser !
Je suis à prendre ou à laisser.
Bouffez mes clowneries ! Mes soubresauts devant l'assemblée : ces danses sans gêne qui plaisent, ou qui déplaisent.
Surprenez mes vanités ! Mon ego emballoté sous mon paletot imperméable et ma polaire « D.E Shaw » zippée très fort. Voyez au grand jour mon ballot se démêler. Je vous l'écris en mille : des discours de Kaiser m’irriguent des intestins aux sinus.
Payé aux regards que l'on me donne, je voltige. Quelquefois je chute, virevoltant le tissu et dénonçant mes vrais contours. Mon caractère d'âne fou d’orgueil ! Je vous écrase d’une semelle gargantuesque, comme on débraise un mégot sur la chaussée.
Que mes démences fument grises au-dessus des tuiles et embaument les passants des métros, des quais, des salles de séminaires et infectent les bars bondés d’une mi-temps. Voyons, ça n’est pas bien criminel ! Être moi… Que mes airs politiques pincent mes lèvres en C, gonflent mes joues sèches, et découvrent un smiley-grand-sourire. Les silences si chers à mes yeux : qu'ils chassent les nasilleurs !
Pourquoi trimbaler chapeau melon et apparats de scène ?
Pour ces politiques, caissières, clients, consultants, fonctionnaires… maigres, gras, mal rasés, poussifs, boutonneux et fanatiques ? Non. Vivons pour ces vœux soufflés à un anniversaire, et ces résolutions du 31 ; nos seules boussoles !
Je suis à prendre, ou à laisser.
Novembre 2024
Les méditations du réfectoire
Tu contemples le réfectoire, assis à ta place sur le bois peint en blanc. Les couples alentours se livrent, se penchent, et croisent leurs jambes par tendresse. À la lueur d'une torche, tu recherches une confiance perdue, trop passagère. Ton arbre de bâtisse, porteur de ton corps et ses envies longues et secrètes, se tord a vue d'œil. Cloué en plusieurs pointes à la chaise, tu cadenasses ton souffle à ta chair. Toi, l'unique initié à son goût contre ton palais.
Chéri ta confiance. Allonge la… Oh soit plus doux ! Tu risquerais de la contrarier. Invite-la précieusement, lentement. Elle farde son pistil en fredonnant, tournée vers sa corolle. Qu'elle fasse comme chez elle…
Fais bouillir l'eau, infuse-lui un thé cueilli sur la rosée, enlace ses tiges vertes autour de la tasse fumante.
-Est-elle au chaud ? Est-elle à son aise ? S’ouvre-t-elle honnêtement, radieuse, ou est-ce une grimace de politesse ?
Tends-lui le dos de ta main, finement incliné ; mène ta confiance, ton bijou, au cœur d'un écrin orné de tes initiales. Laisse-la au bras du sommeil paisible, dans l'intérieur de velours.
Choisis soigneusement une vertèbre solide et bien cachée, puis dépose secrètement le coffret dans sa moelle.
Février 2025
Et eux, et eux, et eux…
Lorsque le maître soleil sort de sa tanière, tous le suivent au parc Nelson Mandela, en bas des blocs. Sur les gazons, quarante-quatre pieds pointés turbinent des sprints, sous l'écho d'une garnison de « Eh ! Heyy ! Hoy ! Here !! ».
À trois heures, le basketteur solitaire concentre ses pensées, certainement jusqu'à l'éradication totale. Il brandit fièrement un Marcel over size, et s'agite avec la balle sans trop d’exagération ; Monsieur le fonctionnaire a la calebasse du retraité… On se doute qu'il conserve sa colonne quinquagénaire.
À douze heures, en premier plan, une pie brassant des ailes les dards jaunes de la sarbacane au Zénith, hésite un peu à sauter sur une branche de pin.
À cinq heures, un soldat inconnu marche entre les troncs, sur un béton zébré d'ombres. De si loin, elle paraît mystérieuse et étrange, sa démarche funèbre… Mais pleine d'idées, ou bien de contemplations.
À dix heures, la fille qui s'appelle certainement Clara, traverse la charmille d'un pas décidé ; jusqu'à n'être qu'un point noir à la sortie du parc.
Tant d'inconnus, ce dimanche midi, dans le Versailles ensoleillé des HLM. On voit leur doudoune, parfois des sacs à bandoulières ; mais on ne peut pas deviner ce qui se cache derrière leur regard,
Ni ce que cachent les huit autres milliards qui toisent ce monde chaque jour. On ne peut que comprendre notre insignifiance : profiter, émerveillés en silence, apprécier calmement en notre for intérieur ; et prendre part !
2 mars 2025
Le gobeur d’huitres et Johnny Joe
Il y a le gobeur d'huîtres bronzant sur un transat, occupé par sa propre peau, son propre goût, le regard fixé sur son assiette. C’est un lourdingue, ignorant la brise légère, les tendresses pas chères ; insensible aux haleines de roses, aux parfums agrumes, aux rancœurs que les mascaras ne peuvent huiler, à toutes ces senteurs qui nous font Homme.
Il y a aussi Johnny Joe, la peau sur l’os. Une corde ombilicale et une peur de dévier d’une via-ferrata le tiennent comme une mère et son fils. Une sangle le porte, au niveau du nombril, pour ne pas tomber du même itinéraire que chacun vit :
-Être bête et collégien, lycéen fougueux, étudiant fêtard, prendre une année sabbatique, se révolter contre Papa-Maman, réussir son curriculum, le célébrer à la pinte, chasser une paie, offrir la bague à une collègue, donner vie, se loger près d’une école, mériter un burn-out, divorcer quand le quotidien tue l'amour, manifester pour sa retraite, la prendre, être grand-père, s’irriter en pension,
Mourir à cent-trois ans dans sa purée de carotte…
Les bouches toutes en chœur soufflent un tel scénario : elles gonflent mes voiles, donnent ce cap ; mais sur ma peau font brûlure. Elles s’immiscent dans mes mots fatidiques, ces « oui, oui ! », ces « d'accords ! », ces silences décochés trop vite.
Comment paver son propre chemin, sans faire le gobeur d’huitres ?
Mars-Mai 2025
Vassili à Stalingrad
Sur la terre de Stalingrad, inimaginablement lointaine, voyageons une semaine en arrière, un mois, repassons le dernier Noël, reculons à notre enfance, puis celle des ancêtres, retournons jusqu’à cet automne 1942. C’est un instant, un point, un sniper.
Vassili toise les ruines, les monceaux, les câbles, et les gris qui serpentent des cratères jusqu’aux fenêtres, aspirés par les tristes cieux ; ses cils s’ouvrent sur une lunette télescopique, il y a un reflet sur la bouche du canon. La ville flotte sans un clapotis.
L'air immobile peint un arrière-plan, l’haleine sale et fumante de Vassili est au premier. C'est un four que le fantassin entrouvre de ses lippes séchées, et un froid glacial que la ville crache en sifflant. Vassili mâche de la glace pour camoufler ses trente-huit degrés. Tapis comme un rocher.
Il est dix-sept heures, et depuis l'aurore il inspire lentement…puis expire encore plus doucement, sous des étoffes militaires trouées nettement en points ronds. Un unique dessein meut dans sa pensée calme et froide : abattre le major allemand. Un poil sur sa joue gauche le démange, mais lui, stoïque, jamais ne défait sa posture.
Il entrepose à quelques centimètres de la gâchette, au plus proche de l'action, le portrait délavé d'une brune à l’air joueur. Elle porte une coiffe rouge à plume, et un grain de beauté au menton. Au dos de la lettre, quelques mots sont griffonnés : « je t'aime, Tania. ».
Le réticule de son viseur fixe la grille d'un silo d'acier rouillé, ou un boche cale son dos et attend son heure. – « Tire Vassili ! tire ! ». Les échos de son vieux d'Oural surgissent comme une embûche, mais lui est un marbre. Il se connaît plus que quiconque. Un duel mental prend place, une guerre dans la guerre : une balle dans chaque fusil, une fraction de seconde pour tuer.
Tout ceci capture en vain un lieu, un court moment qui passe, une fin d'après-midi à Stalingrad.
Avril-Mai 2025, inspiré par le film « Enemy at the gate » (2001).
Les rêveries qui blasphèment
Mon menton griffonne des vecteurs dans l'air en mesure, sous les ondes fringantes de l'enceinte Sony. Je tape du pied dans un appartement vide.
Quand, audience solitaire, je m’envahie d’une joie sous les accords imperceptibles d'une Bossa-Nova, j'ai la fleur dans l'âme. Ces solitudes plaquent mes envies à plat, en plein dans ma face.
Des motions incontrôlables prennent mes épaules et mes hanches. Je fais le pantin de foire sans ficelle, et en claquette, je talonne la salsa !
Je dévisage cette espagnole aux gestes doux, je lui installe une chaise, qu'elle s'assoit. J'enfile mon regard d’Elvis charmeur, déviant et qui pétille : une exhibition se déroule sous les néons. Je danse-étoile pour lui plaire, jusqu'au sourire en coin.
Ensuite je m'agace de cette mascarade : mon imaginaire romantique se voue à la déception ... Alors j'accepte mes visions délusoires en l'état, comme des figures d'art à entreposer dans mon atelier le temps d'une soirée ; dès l’aube oubliées, incessamment inachevées.
Je peins son corps tout entier, mes yeux naïvement plaqués au mur : ses jambes blanches et rugueuses croisées sous sa main faible, ses phalanges poliment les unes contre les autres. Un jupon noir mat délimite ce que je lorgne, émerveillé, et ce que je fantasme tremblant. Une brillance jaillit de sa chevelure soyeuse, et sa voix est une flûte traversière...
Des frissons cutanés grimpent jusqu'à mes bouts de doigts impuissants, -je voudrais sculpter la femme avec toi, Dieu !
L'autre soir, encore, j'ai modelé Bonita. Deux cascades limpides sont ses jambes bronzées cacao ! Elles chutent d’une hanche sucrée, et s’amusent à faire frémir des chaînettes d'or oriental. Je l’inventais, ses yeux noirs de fée, deux planètes naines en orbite si intouchables…
Sans ces rêveries qui blasphèment l'innocence, comment sentir pressé contre nous l’excitation du secret ? Ne jamais se trahir qu’aux instants de privilèges ! Sinon comment romancer ce texto enflammé ? Toujours marqué « vu »…
24 mars 2025
Ben Trabzon’um !
« Ben Trabzon’um !
Ben Trabzon’um !»
Il s’appelait Trabzon.
Sa main enchâssait mon épaule, ses dents souriantes visaient mon pif.
Deux canines rangées en cyprès de Provence pointaient le ciel et le bitume du court publique, laissant s’envisager entre-elles un sentier sombre.
« Trabzon ! »
Ils m’ont touché ; ce grand père d’Istanbul et ses deux mioches : joyeuses retrouvailles ! L’homme de l’Est émigrait pour deux mois par piété filiale.
Nous parlions chacun nos langues sans y comprendre. Lui s’enflammait dans des tirades longues et périlleuses, et je m’efforçais de l’arrêter…
Les rayons mordorés du soir sont tombés jusqu’à ne plus être. Adieu Trabzon !
Mars 2025, écrit adossé sur le filet d’un court de tennis publique.
Le Martin de la gare
Le quai se cachait timidement derrière la faïence des galeries de la gare de Zaandam. J'ai sondé l'architecture, j'ai fait des rondes lentement aux alentours, présent tel un chasseur à sa mire. J'ai marché, marché paisiblement, marché quelques secondes sur le carrelage, quelques secondes suspendues dans le temps...
C'est toi que j'ai déniché, blotti comme un œuf, bordé par l’obscurité calme ;
Toi, le quai numéro deux.
Ma démarche de vétéran tanguait, encore empruntée d'une guerre de trois heures sur ce court de Terre Battue où j’ai tant laissé. Mes cuisses grillaient, ma mâchoire reposait glorieusement sur mon crâne osseux.
Tu servais de ring pour un spécimen. Martin transperçait l'air du gauche, un rêve à l’œil, candide comme un groupie : Jabb, rotation du tronc, feinte de pied, direct du droit, déclenchant trois battements d'ailes apeurés... Pas d'arbitre ce soir-là, mais tout le monde savait, le regard en biais, curieux et hallucinés : c'était K.O pour le composteur de billets.
Martin je t'ai alpagué. Tu n'étais pas la limace suante et griffue qu'un jugement furtif me marmonnait. Non, tu n'étais pas le SDF du quartier. A la place tu m'as tendu sans pudeur un sourire déshabillé de cul-terreux : bien trop nié et emballé...
Tu avais deux ballons blancs papier, si gros que tu voyais tout à la loupe. Ta peau noir mat récitait scolairement une leçon d’hygiène. Ton béret culminait en cerise sur ta personne pâtissière ; et moi, friand de questions, ne cherchais rien précisément. Nous avons détonné des mots, chacun loquace et rythmé par la cadence du TER.
Tu scandais : « crois en tes rêves plus qu'en tes doutes !». Tu m’exposais des adages, des phrasés, des mots d'ambition, des adjectifs qui qualifiaient, certifiaient. Mais quand le tac-au-tac métallique a ceint ta parole, j'ai discerné l'ombre d'un doute derrière tes tournures en dentelles.
Les minutes ont roulé avec le train ; Martin au béret, une dernière fois : « quel est ton nom ? ». « Martin ! ». Tu t'en es allé, infusant derrière toi quelques strophes.
24 mars 2025, dans le train entre Zaandam et Bijlmer (Amsterdam), juste après avoir perdu un match de tennis en tournoi.
Comme on s’endort
On frictionne une allumette à son carton, une once de gris s'enfume, un léger grésillement la consume. On donne vie à une mèche, assis comme un soldat. On s’éclaire à la chandelle.
On fixe la cire fondue d'un œil. Un bleu turquoise brûle sans racines, et, pensants, on soulève l'iris au cœur de la flamme couleur paille. Très vite on fuit son intensité.
On feuillette un carnet à sa page blanche, on sacralise le silence. On visse une plume à son bouchon délicatement, on contemple des reflets arc-en-ciel sur son cuivre oxydé. On pense à nos seize ans ; alors le temps dure et s’allonge. On visionne un destin, on ouvre la porte aux idées qui survivent une fois les fioritures sous somnifère.
Un sentiment traverse le corps entier : on se fissure tout à coup à l'intérieur, déboulonné des façades de la journée... L'action est invisible, le visage fermé, et pourtant un grand feu de village s’attise sous la peau.
La mer est calme, sans vagues, on aime la vie. Les paupières se font lourdes, la plume nous pèse : c'est la vesprée des limbes. Rien ne nous importe, sauf ce feu qui chauffe tendrement.
Dans cette grâce on s'endort. En paix.
Avril-Mai 2025
Une tendresse sous les haillons
Mon cœur déplisse le front.
Il avale, monceau par monceau, les chairs putrides. Tous ces hics, ces couacs, et aussi ces ouch ! Tout engloutir ! Tous les mensonges sortis de leurs tranchées : qu’être stoïque et clos, que faire la douane aux rires qui nous viennent serait une robustesse.
Mon cœur scrute, zyeute, lorgne, zoom, reflète ! Il répond au sang de ses semblables, battant eux aussi de jour comme de nuit.
Un peu de tendresse, enroulée dans une écharpe, se frotte et grelotte au coin du feu. Cherchons des brindilles, des bûches, et des bois morts pour réchauffer son antre.
Sur les chaises d'université ou sur la selle d'un vélo de course,
Dorlotons-là, cette tendresse !
Février-Mai 2025
Tisser du lien
Tisser une amitié à deux : c'est l'égalité !
C’est tenir sa belote de laine en creux de main, son coloris et ses poils qui surgissent. C’est aussi sentir sous son pouce les fils au magasin de couture, brasser encore tiède la graisse d'une laine de mouton, la paille et les caillots de sang. S'arrêter aux nœuds sans brosse ni ciseaux, laisser filer. C’est donner au temps son dû, rien ne presse.
C’est s'attacher aux gentillesses : ces regards interceptés, ces pincées de gloussements, ces mots tendres délestés non sans gêne.
Tisser du lien c’est une poignée de questions à partager, ce sont quelques pas sur un même trottoir.
Avec ceux qui plaisent, les laines rares, c’est tricoter un beau pullover !
Février-Mai 2025
Le petit étang du parc
Blotti sur le deuxième banc d'une flopée bien en ligne face au petit étang, je me rassure face à cette performance de rue.
Ils vivent, nagent, partagent ce mignon paradis d’eau : des canards et leurs canetons verts, noirs et gris, certains simplement noirs, et d'autres blancs (plus calmes et chatouilleux aux vaguelettes ceux-là). Tous ont bien en tête, derrière leurs douces perles noires qui scintillent,
Le grand Hérault bleu ! Majestueux, grandiose, confiant et immobile quelque part aux alentours... Derrière les cressons ? Sur le ponton de bois ? Bien haut sous les nuages jaunes-orangés, ses ailes en voûte ... ? Là ! N'ayez crainte, il se tapit dans les ramures d'hiver. Il surveille ses sujets sur un tronc effeuillé. Ah quelle sécurité !
L'air de l'eau verte et douce donne un appétit ; je le déguste goulûment de mes lippes grasses. Moi, l'assistance du petit étang.
Et tout ceci pour des années encore ... Des siècles encore ... Tout ceci pour l’éternité !
9 février 2025
La décision critique
Que faire ?
J’écoute passer les chansons crépitantes et vintage, les tournures anciennes, leurs inflexions impromptues ; rien de mieux pour laisser ramper le temps d'une soirée nostalgique. J’ai des ossements de romances oscarisées, de couchants et de souvenirs à rogner.
Serge Reggiani me décoince quelques balais. C'est sa corde un chouille désinvolte, l'air de rien. Les minutes tombent au tic-tac de la playlist automatique.
« Le temps est bon ! ». Ah Isabelle j'aimerais t'en parler... Puis sonnent le dernier accord de piano, le vibrato pianissimo du dernier coup d'archer, le volume s'en va. Petite pause... Je souffle sans m'y prêter, le silence tente sa percée. Mais Spotify n'attend pas et les maracas s’entrechoquent ! Un arpège, une harpe, aussitôt Bourvil chante sa tendresse.
Mais que faire ? ! S’enivrer l’oreille chaque soir, les bras en croix...
Ça non ! On n'a qu'une vie comme ils disent.
Pourquoi ne pas galoper comme un guépard, les postérieurs en toute puissance vers la station de l’Arène ; choquer les inconnus ; déferler place Waterloo, des hymnes à la bouche ; claquer sec les portes du bistrot, en fracturer les conversations ; crocheter d’un index un veston de vache à l’épaule, me faire alpaguer par Nora : - « Viens-là cow-boy ! » ; déchausser mes bottes apaches et divulguer leur légende, sonner les cymbales de leurs éperons. Pourquoi ne pas déchirer ce dancefloor !
Je pourrais batifoler avec panache, faire rire la serveuse et même courir aux jupons des filles de magazine. J'aimerais cracher fort, rire comme un vieil âne avec des marauds basiques et saouls. Quel pied ! Trente minutes de métro souterrain, et le tour est joué.
Je pourrais aussi m'aplatir au canapé-lit en faux cuir : honteux dans mes chaussons Lidl et ce pyjama essoré d’une saumure ; comme ces bataillons sur les couchettes de Dunkerque.
Il est vingt-deux heures quarante-neuf, bon...
Au lit.
12 février 2025
Vingt ans
J'ai survécu vingt ans un opinel sur la gorge, sans aucun étendard à hisser.
Vingt ans scénariste à l’esquisse des planches de ce futur en cavale ;
J’ai angoissé vingt ans, traqué par la Gestapo à l’angle des ruelles ;
Vingt ans à la course-poursuite de l'Autre, ce déserteur qui va et vient.
J’ai oscillé vingt ans à la merci du zéphyr, tordu à la corde d’un gibet ;
Vingt ans sous une pâle coquille d'escargot.
Pendant vingt ans, avec un magnétophone à la place des yeux, j’ai ausculté les pellicules à la loupe, j’ai stocké les bobines magnétiques, le cœur fuyard et honteux.
J’ai plaidé coupable vingt ans sous une Terreur, à la charge de mes crimes si importants... Tous ces bourreaux sont en joug, prêts à peindre les faubourgs de mon sang. Ironiquement, leur cagoule n’est qu’un fruit de ma cervelle en potage.
Oui, au-delà de ces Gamberges à la soupe, je n'incarne qu'un avatar parmi les masses. Qu'une poussière sous l'horloge de grand-père, qu’un lampadaire dans dix mille New York, dans vingt mille Singapour. Qu'est-ce que crime et sainteté ? De belles histoires !
J’ai pointé du doigt vingt ans, plein de malice. J'ai braillé rauquement des plaintes. Mon œil rougissait de haine sous l'insigne aumusse, et j’ai plaqué le marteau aux Indes primates, j’ai inventé des décrets, j’ai scellé des missives impériales. Fourberies !
Les Hommes ont été criminels : les mal polis, les intellos binoclards, les bourgeois en lin, les je-m’en-foutistes qui gloussent en spasmes, et les suiveurs. Mais je suis à la fois procureur et défendeur dans l'affaire, seul comme un grand.
J’ai vingt ans, quand vais-je m’éveiller ?!
Mars-Mai 2025
Rentrer chez soi
Ce vide d'une fin de journée d'hiver m'habite ; empli à ras bord de mots échangés, de regards croisés, de postures, et de concepts d'université.
Les immeubles du croisement de Zuid se tiennent solidaires et droits au loin, derrière les branchages qui passent à toute vitesse. Je repasse ma vie à la troisième personne, le cœur joyeux ; le casque plein de voix d'opérettes, de mandolines, de flûte en roseaux, et d'émotions gratuites. Je bouge à deux-cents kilomètre-heure pour sécuriser mon objectif :
Ce bon est chaud chez soi, le grand retour au silence coi.
13 février 2025
Samba Saravah
Samba Saravah guérit moi,
Samba Saravah doucement,
Samba Saravah tendrement,
Samba Saravah aime moi.
Carlos Jobim fait diapason d’un chuchotement qui s’étire en grinçant :
- « Tangue, appuie-toi, tombe, reprends-toi, épuise-toi, su, marche à petits pas, l'un après l'autre, mais garde le déhanché Saravah. »
- « Saravah ! » (En chœur).
- « Danse toujours la Samba,
Meus rythmé par la samba. »
Oh... Douce samba enjoue mes pas.
2 avril 2025
Les pieds sur un sol
Le Amsterdam-Marseille colle à mon front des réalisations indéchiffrables. À engranger les années, la relativité des choses nous frappe.
Assis côté hublot, un saut effrayant nous sépare du « sol » ; et pourtant nos baskets se collent à plat sur une moquette sombre, on s'amuse à l'ascension d'une bulle qui s'éclate à l'air libre ; et pourtant on charrie nos mêmes mots, nos habitudes, nos réconforts : ces petits riens qui nous font.
Je fais la maquette de l'Univers dans le Coca-Cola du gobelet en encoche, alors buvable qu’en gorgées d'horizons, palpable d'une ridicule flopée de ses choses.
Puis-je, comme ce réservoir d’A380, grapiller un peu plus, juste un peu plus de l'Univers...
Tenez par exemple, là-haut, ce bleu céleste qui s'assombrit. Ou prenez l'atmosphère, ce pot à la renverse qui nous cache augustement des rouges, des poussières-papillons, des lunes, des planètes, et du Grand Silence.
Mes yeux volent aux nuages, les années défilent, et s’éclairent des rêves qui font du bien : on pose toujours les pieds sur un sol, un tapis Kabyle, un sable qui fouette, une mine à Sarajevo, une brique, etc.
C'est la playlist d'une vie.
26 mars 2025, dans l’avion