L’ennui
Un ciel de cendres ce mercredi. Des battements d’ailes au balcon.
Une brume rampe jusqu’au palier.
Les rideaux frissonnent, impressionnés par l’air pastel qui s’installe.
L’horloge s’endort, sa trotteuse enjambe les secondes avec peine.
Au cœur du décor un homme s’incruste… Effacé par le brouillard moutarde.
Un corbeau tend son bec. L’œil sorcier.
Leurs regards s’accrochent, se serrent en étau jusqu’à ce que l’homme soit noué.
Pris à la chair par le messager de la brise étrange.
Sa tête est déserte.
L’instant figé en jours lentement s’étale devant l’oiseau.
Puis trois coups d’ailes ! La brume se lève.
L’horloge sursaute, rattrape l’homme qui s’aFaire de nouveau.
Peut-être était-ce un rêve, un corbeau mirage…
L’écrivain fou
Un chaos de traits noirs macule une page blanche.
Les mots fusent, fusent en quête d’un sens qui se refuse.
L’écrivain agite ses idées, empressé de noircir le blanc du papier.
S’exclame confiant entre deux coups de mines déréglés,
Exalté d’emplir ses jours comme une écluse.
Sa main ridée d’encre et de fusain s’eForce.
Gratte, gratte, gratte sans buts des traits sombres cicatrices,
Rampant, roulant, écrasant tout sur son passage.
Plongé dans l’ouvrage énigmatique,
Il entend une faux au loin.
La main, stoppée net, devine un son parvenu des morts.
Un silence assourdissant.
Tout s’arrête en chœur ;
Lui face au chaos de graphite.
Des larmes s’y échouent, blanchissant la page.
Il contemple cet immaculé,
Un sourire mystérieux au visage…
Balcon d’Amsterdam
Le soir s’adonne laborieux, suggère sa trêve.
Des voix lointaines voguent. Est-ce un rêve ?
S’amusent muses des foyers à glousser aux abords du quartier,
Si innocentes sous l’astral silence.
Une joie vibrante, quotidienne.
Leurs murmures grimpent aux cieux,
Si bien que les rues chantent à l’éther,
Tapissant la ville en constellations.
Les tourments journaliers s’endorment,
Bercés par la ronde lune et l’orchestre des muses nocturnes.
Timbres graves et aigus s’entremêlent,
Les âmes solitaires chantonnent au soir qui se donne.
Un être étrange
Mes entrailles profondes s’assombrissent.
Une nuit maligne sur leur marais.
Le rideau ossature n’est jamais tiré, couve son secret.
Un être étrange croupi derrière la scène,
En sanglots dans cette prison de chair.
Aucun crime sinon battre au gré des saisons,
Martelé, cloué,
Mon cœur est maudit par ses tambours si fragiles.
Il voudrait jouer, vibrer son diapason,
Le pauvre en exil…
Son murmure des lamentations résonne.
Inlassablement martèle jusqu’à ce que l’écho
Répande mes mots dans chaque cellule :
« Va scander tes saisons à travers mes boyaux ! »
Le vieux timonier
Caressant la plaine des anciens baobabs,
L’écume éclate, embaumée de poiscaille et de mouettes.
Elle mousse blanche aux nuages.
Vole sur le rivage un voilier gigantesque.
Son mat règne sur les sables,
Vallonné d’écorces et ruisselant de sève.
Son feuillage cueille les ardeurs du vent.
L’équipage impatient de mettre la voile
Fait tanguer la proue,
AFamé d’aventures.
Mais dans l’ombre de la poupe, le vieux timonier…
Chapeau de feutre en lambeaux.
La peau cuirasse. Des traits fissurant dans la roche.
Comme une statue en mémoire du temps.
Il ancre le navire sur la rive, frustrant le rêve des marins.
Alors le batelier, amant des mers,
OFrant son chapeau à l’ancêtre,
Apprend à manier la lourde barre des années durant.
Par sa seule sueur,
Pourra-t-il lever l’ancre vers l’horizon bleu ?
L’idiot de Provence
Le soleil berce le village,
Paisibles sont les boulistes de la place.
A l’ombre du clocher, un vieil homme s’assois.
Le vieillard n’est pas du village, ni de ce monde,
Car lorsqu’il croit parler aux passants, c’est son égo qui parle.
Il les regarde, mais jamais ne les écoute.
Il leur répond de voyelles, de consonnes et de mots, mais jamais ne leur parle.
Le pauvre idiot pense vivre au village
Tandis qu’il vit dans sa tête.
Et au loin dans les combes de Provence,
Les pins qui portent un manteau éternel appellent le cœur des idiots !
La vallée d’où je viens
Un arbre de la vallée
Régnait sur les bosquets de romarin contre un peu de leur fragrance.
Les moineaux s’y eFarouchaient,
Les plus farouches garnissaient leurs nids ;
L’astre du jour en maître des lieux.
L’arbre fut cueilli par on ne sait qui,
Son bois enflammé d’une simple blancheur.
Ainsi j’existe. L’arbre brûle.
Mes écorces tombent en larmes,
Mes feuilles flambent en silence,
Ma chair s’essaime en lamentations
Jusqu’à ce que le pur de ma sève subsiste.
Imaginez,
Je m’envolerais pour ma vallée
Un peu plus proche de ma propre sève.